lundi 9 septembre 2019

La tramontane seule passe

"Premières noces. Si vous montez un jour d'été à Pratz-Balaguer, village qui meurt sur l'éperon d'une vallée haute, dans les Pyrénées-Orientales, vous trouverez par chance quelque silence en quittant la foule et son bruit, la guerre vulgaire que le tourisme après l'industrie livre à l'espace, au paysage et à la beauté. Le lieu tranquille va disparaître, quelques vieillards, fantômes noirs, hantent les ruines, trop faibles pour remettre en haut du mur les pierres poussées par la neige et le temps, errent dans les ruelles à la recherche des gamins criards qui couraient voici soixante-dix ans sur la place bruissante de bavardages. La vallée arrête là l'espace, et l'histoire y a fini son temps. Vertigineux sur les gorges, des pans de murs restent de l'ancien château, le cimetière s'efface derrière l'église fermée. Plus de nobles, ni de guerriers, plus de culte ni de curé, plus de bergers, la tramontane seule passe. Silence sur cette agonie plus que lente."

Michel Serres, Les cinq sens, Grasset, p. 124.

Michel Serres en août 2011. Photo Jérome Bonnet pour Libération

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