vendredi 12 juin 2020

Objectivité

"Ce livre - ou plutôt cette somme -, rédigé par deux des plus grands historiens actuels des sciences, Lorraine Daston à Berlin, Peter Galison à Harvard, parcourt de façon exhaustive les mouvements contradictoires que nous subissons chaque fois que nous prononçons l'adjectif "objectif". Tout se passe comme si subjectivité et objectivité occupaient les deux extrémités d'une chaîne que les auteurs nos obligent à retracer chaque fois dans l'autre sens. Comme si nous étions coincés dans l'une de ces attractions foraines qui vous basculent d'un côté pour mieux vous faire basculer de l'autre : impossible d'atteindre l'un des points fixes sans se retrouver de l'autre côté après une vertigineuse descente. Le vocable "objectif" qui devait diriger le mieux l'attention vers ce qui échappe à toute discussion parce qu'il permet d'être le plus indifférent aux valeurs, nous ramène immanquablement vers un appel aux plus hautes valeurs. On croyait parler d'épistémologie, nous voici en pleine philosophie morale !"

Bruno Latour, préface à Objectivité, Lorraine Daston, Peter Galison, Presses du réel, 2012, p. 10.



mercredi 10 juin 2020

La parole qui me porte

                                                  Le Vertige
                                                  Est mon point de repère

Paul Valet, Pierres d'aigle in La parole qui me porte et autre poèmes, Poésie/Gallimard, 2020, p. 119.

"S'il s'en prend aux ravages des hommes, Valet ne désenchante pas pour autant la langue. Certes son aridité, certes son exigence, certes ses élans lacunaires dévastent le poème - Chaque raison d'être / Se lézarde -, mais le poète préserve l'alchimie du chant. Comme une fidélité acérée à l'éternel tocsin des mots : Ne secouez pas le sort / Quand son âme est ailleurs. Il y a ce respect du Verbe, et des Vertiges, accordés à la pensée valetienne, ce souci de l'éloquence abrupte, cette promesses aux absents faite sur l'honneur - de La parole qui me porte jusqu'à ce distique de Table rase, dont on ne sait s'il est de dix ou onze pieds :

            Je vous donne ma parole
            Imprenable

[...] Parce que lié à la psychiatrie, parce que ermite, parce que pris de vertiges, parce que refusant d'être trépané, parce que silencieux, parce que rétif, parce que paralysé par la maladie de Charcot, on l'a cru fou et l'on s'est empressé d'en faire un nouvel Artaud. Mais Valet n'avait pas le goût des "voisins de palier" que l'on vous invente pour avoir la paix."

Sophie Nauleau (préface)


mardi 9 juin 2020

Embrumé par son excédent de ténèbres

"Quand Rubens attirait l'attention autant sur la rage du dieu que sur la douleur du nourrisson, Goya se concentre, lui, sur la fatalité du geste paternel. L'enfant dévoré n'a déjà plus de visage pour être retenu dans notre humanité. Carcasse anonyme, mutilée et anéantie par l'instinct destructeur. Vertige. les anneaux de la sixième planète du système solaire me font tourner la tête. Celui qui voit la scène a l'esprit embrumé par son excédent de ténèbres. Le fils de l'artisan doreur est devenu maître en noirceur. A travers la figure de Saturne, Goya choisit un symbole ambivalent. Car si la suite de l'histoire est connue, elle rend sa signification plus obscure. Chassé du ciel par son fils Jupiter, Saturne instaura l'âge d'or auprès des mortels : un printemps permanent aux riches et constantes moissons. Période idyllique que les Romains commémorèrent à l'occasion des saturnales. La fête, comme on le sait, inversait l'ordre de la société : les maîtres servaient les esclaves. La licence poussa chaque année les festivités un peu plus loin jusqu'à atteindre une flambée de débauches qui causerait le déclin de la civilisation romaine. Déboire de l'ivresse : on lirait presque un chant d'amertume après l'idéal révolutionnaire. Il n'y a pas de paradis inviolé."

Stéphane Lambert, Visions de Goya, L'éclat dans le désastre, Arléa, 2019, p. 105-106.


Saturne dévorant un de ses fils, Goya, 1819-1823, Musée du Prado

lundi 8 juin 2020

L'azur vira au bleu de gentiane

"La pluie s'écroula en blocs de plus en plus pesants pendant une quarantaine d'heures ; sans rage ; avec une sorte de paix tranquille. Enfin, il y eut un coup de tonnerre magnifique, c'est-à-dire avec une belle déchirure rouge et tellement retentissant que les oreilles s'en trouvèrent toutes débouchées. Le ciel s'ouvrit. De chaque côté de la fente des châteaux vertigineux de nuages s'étagèrent et le ciel apparut azuré à souhait. A mesure que les châteaux de nuages s'éloignaient l'un de l'autre découvrant de plus en plus de ciel, l'azur vira au bleu de gentiane et tout un ostensoir de rayons de soleil se mit à rouer à la pointe extrême des nuées."

Jean Giono, Le hussard sur le toit, Folio/Gallimard, 1951, p. 276.

"Angélo cependant continuait à sauter sur ses pieds dès qu'il entendait un cri (et un jour il courut ainsi pour trouver quatre ou cinq enfants qui essayaient de lancer un cerf-volant). Il avait aussi pris l'habitude d'observer les gens qui portaient brusquement la main à leurs yeux car l'attaque débutait souvent par un éblouissement ; ou ceux qui bronchaient en marchant car, parfois, c'était un vertige, une sorte d'enivrement qui annonçait la mort."

Id. , p. 280.




vendredi 5 juin 2020

Leur être avait vaincu la nuit pour venir nous parler

"Dès lors les artistes devenaient des êtres proches, puisqu'on partageait avec eux ce que l'on évitait ailleurs : ce qu'il y avait de plus intime et de plus essentiel. La confrontation à leurs œuvres donnait le vertige puisqu'ils semblaient être là, malgré leur absence, présents dans la matière qu'ils avaient travaillée. Par une incroyable magie, leur être avait vaincu la nuit pour venir nous parler."

Stéphane Lambert, Visions de Goya, L'éclat dans le désastre, Arléa, 2019, p.11.

"Il n'est pas étonnant que les vies d'artistes aient pris tant de place dans mes livres. En même temps que je me reconnaissais en eux, ce qu'ils avaient accompli me donnait le courage d'exister. Leur parcours relevait d'une permanente quête ; et leurs recherches formelles, d'une plongée introspective. Dans une société qui, par nature, appelait au conformisme, ils avaient l'audace d'assumer leur vision, d'avancer dans des directions où aucun repère ne pouvait les guider, si ce n'est leur intuition. Pour rejoindre, il fallait rompre. Suivre ce chemin à l'écart où se recentrer sur l'essentiel était le seul moyen pour eux de se rapprocher d'un état tenable. Humanités œuvrant sans cesse pour ne pas se décomposer. Existence d'équilibristes tentant de se maintenir dans un fragile balancement entre vertige et foi."

Id., p. 13.

"On en revient à l'image brouillée de Goya aux côtés du docteur Arrietta, l'une des images les plus fascinantes de l'histoire de la peinture. Son délire ne naît-il pas, plutôt que d'une maladie, de la volonté de se substituer à l'autre dans le rôle de témoin de soi-même ? Dédoublement vertigineux, car plus il se penche sur son image, plus celle-ci se brouille, s'éloigne de lui, échappe à son entendement, car, se répète le peintre, je suis cette illusion impossible à atteindre, cette figure s'enlisant dans la mort."

Id., p. 44.

Goya atendido por el doctor Arrieta, Goya, 1820, Minneapolis Institute of Art


mercredi 3 juin 2020

J'écris depuis le coeur de ce trou

Dernière brassée de vertiges fresaniens :

"D'aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours voulu être écrivain. Et le fait de ne pas avoir dû renoncer à ma vocation originale - à mon premier atome privé et indivisible - a largement compensé l'absence involontaire d'un dieu à prier et les ouragans successifs d'une éducation agnostique : quand les désirs formulés dans l'enfance deviennent réalité, on ne peur que se sentir éternellement redevable. Cette dette n'exige pas d'être acquittée, mais qu'on la laisse grandir et s'alimenter du vertige et de l'appétit d'un trou blanc.
J'écris depuis le coeur de ce trou. Je ne veux pas en sortir. Ce n'est pas nécessaire."

Rodrigo Fresán, La Vitesse des choses, Passage du Nord-Ouest, 2009, p. 615-616.

" J'écris ces lignes depuis la Latitude des écrivains en attendant d'être jeté par-dessus bord. Jadis, cette planète vertigineuse s'est débarrassée de nous comme d'une cargaison lourde et inutile. Après tout, nous sommes de beaux monstres.
Je saute.
Je saute avant qu'on me jette à l'eau."

Id., p. 621.





lundi 1 juin 2020

Absorption du réel par son « clone » virtuel


Philosophie magazine
(09/05/2020)

Décryptage/La ruée vers Internet, vertige métaphysique ?

" [...]
Cloîtrés chez nous, sans presque aucun contact physique avec le monde extérieur, nous n’avons jamais passé autant de temps immergés dans le monde virtuel. Au point d’en oublier le réel ? Dans Simulacres et Simulation (1981), Jean Baudrillard s’inquiétait déjà de l’absorption du réel par son « clone » virtuel – au moyen d’une « transformation […] de tous les événements en informatique pure ». Une mutation d’autant plus vertigineuse que le monde numérique, aux yeux du philosophe, ne se présente pas sous le mode de la virtualité mais sous l’apparence de l’« hyper-réalité » : il semble « plus vrai que vrai », parce qu’en lui « les choses perdent leur distance, leur substance, leur résistance ». Le confinement a sans doute accentué la confusion métaphysique engendrée par ce « crime parfait » : qui est cet interlocuteur qui s’adresse à moi sur Zoom ? Est-il bien réel ? Néanmoins, l’attente fébrile du déconfinement n’aura-t-elle pas aussi manifesté un désir profond de retrouver le réel, d’échapper à son double ?"

Martin Duru


vendredi 29 mai 2020

Tous les Moines Mantra du monde sont à présent à Sad Songs

Avant-dernière brassée de vertiges fresaniens :

"Dominer la vitesse des choses est la plus ambiguë et la plus paradoxale des bénédictions. Soudain, tout devient digne d'être manipulé et mis par écrit. Les personnes deviennent vite des personnages, et les puissantes exigences de la fiction étant satisfaites, les prières de plus en plus faibles de la réalité finissent par s'effacer. Le danger se présente parfois face à une subite inversion du système : ce que nous pensions fictif commence à justifier, voire à anticiper certains traits de la réalité. Alors la vitesse des choses prend l'apparence d'un vent sans limites, d'une force qui rase tout sur son passage, d'une forme de "maladie" (Panique de la Fuite Considérée ? Chose ? Esprit de l'escalier* ? Vertige des demoiselles ? Terreur des petites estampes religieuses ?) qui m'a attaqué sans prévenir tout en me sauvant paradoxalement la vie en m'empêchant d'écrire et en faisant de moi celui que je suis à présent : une curiosité vaguement dangereuse,un phénomène de foire.
Un écrivain qui n'écrit pas."
* En français dans le texte

Rodrigo Fresán, La Vitesse des choses, Passage du Nord-Ouest, 2008, p. 575.

"Quand l'ordinateur m'a demandé si j'étais sûr de ce que je faisais, j'ai répondu par l'affirmative, lui disant que de toute ma vie, je n'avais jamais été aussi sûr de quelque chose.
Les visages, les informations, les cartes et les voix ont alors commencé à disparaître au plus vite, et le vertige de leur fin augmentait comme s'ils roulaient du haut d'une montagne. Grâce au miracle digital, au mirage du verre liquide, j'ai cru voir José de San Martín danser avec Evita, mais je n'en suis pas tout à fait sûr."

Id. , p. 579. 

"Carte postale n°22
Tous les Moines Mantra du monde sont à présent à Sad Songs et -pour simplifier les choses, pour donner une direction au fantôme vertigineux de Babel - tous communiquent entre eux en anglais."

Id. , p. 590.

José de San Martín



mercredi 27 mai 2020

Par dessus tous les temps

"Je sais que tu es parti en voyage, mais si tu as décidé de suspendre ta correspondance pendant tes déplacements, pourquoi ne m'en as-tu pas prévenue et pourquoi avant de quitter Rio ne m'as-tu pas posté un petit mot pour me faire patienter. J'ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne comprends pas et bien que je me méfie beaucoup de l'affolement où je suis, je crois tout de même avoir conservé assez de sang-froid pour voir les choses avec des yeux presque raisonnables. Je me refuse à d'autres éventualités qui hantent mon imagination ; je me dis que si un événement imprévu était survenu, je l'apprendrais sans retard par des voies directes ou détournées, j'essaie de toutes mes forces de m'en convaincre, mais parce que je crois en toi et dans ton amour, il est des moments où e rejette l'idée que tu puisses te taire si longtemps de ton propre gré et alors, arrivée à la pointe extrême de mon espoir et de mon imagination, je suis prise de vertige et je tombe indéfiniment dans l'angoisse la plus pénible."

Maria Casarès, Lettre à Albert Camus, samedi 30 juillet 1949, in Correspondance, Gallimard, 2017.


mardi 26 mai 2020

Habile conférencier du néant

Rodrigo Fresán et le vertige, une histoire infinie...

"J'ai écrit successivement plusieurs versions de cet hymne pour arriver à un parfait distillat où toutes les langues sont représentées sans que cela provoque le genre de vertige morne qu'on ressent lorsqu'on nous parle et que nous ne comprenons pas ce qu'on nous dit, mais nous acquiesçons quand même car ainsi l'exigent les bonnes manières et le protocole touristique."

Rodrigo Fresán, La Vitesse des choses, Passage du Nord-Ouest, 2008, p. 521.

"Les meilleures photos de Chivas Gonçalvez Chivas - comme celle du pont de Brooklyn - ne peuvent servir à illustrer un éditorial funèbre. Elles ne disent rien de lui mais racontent des histoires. Chivas Gonçalvez Chivas entouré de personnalités du beau ou du demi-monde, peu importe. Car tous semblent renoncer à leur condition de célébrités et graviter lentement en orbite, le plus près possible de l'éclat émanant de Chivas Gonçalvez Chivas qui, d'un sourire méprisant ou d'une main posée sur une épaule, a l'air de les condamner ou leur donner une raison d'être. Il est toujours flou ou légèrement hors-champ. Ces photos définissent le mieux son côté vertigineux : Chivas Gonçalvez Chivas était et continue d'être un générateur de moments inoubliables, un homme éphéméride changeant tout ce qu'il touchait  en histoire digne d'être écrite."

Id., p.549.

""Après ce premier accident, Chivas Gonçalvez Chivas s'est montré plus prudent, voire paresseux. "La vitesse des choses" avait perdu à ses yeux le vertige de l'acte réflexe, et une sorte de capacité contemplative a commencé d'orner et même parfois d'élever ses textes, qui contenaient désormais plus d'aubes que de nuits. Il écrivait moins et mieux, mais il ne restait rien de sa prose téméraire et cruelle. Avec le temps, l'Académie des lettres a reconnu sa grandeur  en invoquant toutes les mauvaises raisons possibles. Elle lui a accordé des diplômes et des doctorats honoris causa. Il est devenu un habile conférencier  du néant, les jeunes intellectuels l'ont hissé au rang d'affiche et les vierges aux yeux ébahis, aux cheveux longs et aux jeans délavés lui ont ouvert leurs jambes comme on ouvre un livre."

 Id., p.565.




lundi 25 mai 2020

Apparemment les miracles existent

"Tandis que la lumière du jour disparaissait à vue d’œil, je me suis dit que, à moins d’un miracle, j’allais mourir noyé.
Apparemment les miracles existent.
G. S.

 Gilbert Sinoué a traversé une expérience personnelle singulière qui l'a plongé au cœur du phénomène des coïncidences et de la synchronicité. Interrogeant l'histoire et les travaux de chercheurs qui se sont passionnés pour cette question, il nous propose un voyage vertigineux où s'entremêlent idées et histoires vécues.
Ce Petit Livre des grandes coïncidences a pour ambition de nous inviter à ouvrir les yeux et à éveiller notre attention sur ces événements imprévisibles qui échappent à notre contrôle, mais font peut-être de nous ce que nous sommes, et ce que nous devions être depuis toujours."

Présentation de l'éditeur

vendredi 22 mai 2020

Gouffre sournois qui s'ouvrait derrière

"C'était très désagréable. A diverses reprises, Angélo, arrivé au faîte d'un pignon (d'un de ces triangles noirs qu'il avait vus dans la nuit) et se trouvant brusquement en présence du gouffre sournois qui s'ouvrait derrière, avait chancelé, avait même dû s'appuyer de la main sur les tuiles et repartir obliquement à quatre pattes. Ces profondeurs aspiraient.
Mais ces vertiges s'ajoutaient les uns aux autres et même quand, de l'autre côté du faîtage il n'y avait au bas de la pente du toit qu'un autre toit qui remontait, Angélo se laissait glisser dans ce creux de houle avec une inconscience de somnambule. Son esprit était cependant en éveil et il souffrait atrocement de ces abandons de force physique. La peur le prenait au ventre et il vomissait chaque fois un peu de bile."

Jean Giono, Le Hussard sur le toit, Folio, p. 148.

"Le plus simple était d'aller s'abriter contre la rotonde de l'église. Là, pas de risques. Les arcs-boutants faisaient de l'ombre ; ils semblaient recouvrir comme une tonnelle un petit endroit plat.
C'était en effet une véritable tonnelle et un endroit plat recouvert de zinc. Malgré sa soif évidente, Angélo attendit d'être arrivé pour boire. Il se méfiait des chausse-trapes et du vertige."

Id. p. 155

"Il se mit à errer sur les toits. Il ne faisait plus du tout attention à ces gouffres que les cours intérieures ouvraient soudain devant lui. Il était occupé d'un autre vertige. Il s'en alla même fort calmement ramasser ses bottes sur la pente assez raide d'un toit où il les avait fait rouler au cours de la nuit dans le débat de ses rêves."

Id. p. 167.


Le Hussard sur le toit, Jean-Paul Rappeneau, avec Olivier Martinez (Angélo)